La Libye sous l’emprise de micro-Etats soutenus par des puissances étrangères (expert)

ENTRETIEN – Interrogé par l’agence de presse African Daily Voice (ADV), le politologue tunisien Riadh Sidaoui, directeur du Centre Arabe de Recherches et d’Analyses Politiques et Sociales (CARAPS), basé à Genève (Suisse), décrypte les enjeux de la dernière bataille de Tripoli et la situation sécuritaire en Libye.

ADV : Lors des grandes batailles de Tripoli de 2011 et 2014, les combats se déroulaient entre des milices de Fadjer Libya, Daree Libya, Essawaik, etc. Cette fois-ci en 2018, ce sont d’autres milices qui s’affrontent dans la capitale et ses environs. Que deviennent les premières et qui sont les nouvelles ? Quelles sont leurs soutiens financiers et logistiques ?

En Libye,les milices sont comme les sociétés américaines, elles fusionnent et se dissolvent en fonction des intérêts, et surtout parce qu’il y a ce qu’on appelle le phénomène des « Seigneurs de la guerre ». Par exemple, Abdelhakim Belhadj, un terroriste d’Al Qaida devenu milliardaire. Il était à la tête de Fadjer Libya, la plus grande milice de Tripoli. Il a pu acquérir pendant la guerre des avions, des sociétés à l’international,etc. Il vit actuellement à Istanbul, en Turquie. Il existe bien d’autres chefs de milices armées en Libye qui ont tiré profit de la situation chaotique dans le pays.La guerre engendre toujours des nouvelles fortunes. Ces milices sont principalement intéressées par la collecte des butins et l’instauration d’un pouvoir local, sur fond tribal ou régional. En général, elles n’ont aucune prétention de domination à l’échelle nationale.

Le point commun entre ces milices libyennes, c’est leur obédience islamiste, étant donné qu’elles brandissent toutes des drapeaux islamistes. Ces groupuscules sont surtout caractérisés par des facteurs locaux tels que le brigandage, le régionalisme et le tribalisme, et parfois même par l’appartenance à un quartier, comme c’est le cas à Tripoli, et avant à Benghazi. Ces milices islamistes sont financées pour la plupart par le Qatar et la Turquie. Le Qatar qui soutient également Al Qaida en Libye.

ADV : Une trêve fragile est observée depuis la ratification de l’accord de cessez-le-feu le 4 septembre 2018, sous l’égide de l’ONU. Malgré de nombreuses violations,cet accord a tout de même été approuvé par toutes les parties belligérantes de Tripoli. Cela constitue-t-il un réel pas vers l’apaisement ?

En dépit des efforts de l’intellectuel libanais Ghassan Salamé, la complication de la situation libyenne parait dépasser tous les efforts consentis. Il n’y a hélas aucune garantie quant au respect de ces accords. L’échec de tous les accords précédents a confirmé l’impuissance des politiques à maîtriser les forces des milices d’un côté, et les tribus de l’autre. Exception faite de la période de gouvernance des Frères musulmans à Tripoli. Ce fut la seule fois où les politiques ont pu avoir de l’influence sur la rue.

ADV : Qu’en est-il de la situation dans le reste de la Libye ?

Lors d’une conférence organisée au moment du déclenchement des évènements en Libye en 2011, le journaliste français Jean Daniel, avait déclaré que la Libye était composée de trois Etats : la Cyrénaïque à l’est, Fezzan au sud et la Tripolitaine à l’ouest. Mais aujourd’hui, il existe bien plus que ces trois Etats. Nous avons la capitale Tripoli, elle-même composée de plusieurs micro-Etats. Chaque quartier est dominé par une milice. Puis,Misrata qui est une ville Etat, Zenten une tribu-Etat, les Tebous dans le sud ont leur tribu-Etat, etc. Seul l’est du pays échappe à ce schéma, avec une structure plus organisée, assurée par la présence de l’armée de Khalifa Haftar et le Parlement de Tobrouk.
Sur l’ensemble des régions sus-citées, comme partout ailleurs dans le pays, le facteur nationaliste est devenu très faible. En clair, les milices ou les forces armées sont liées à l’étranger ou, du moins, demeurent sous influence étrangère. Par exemple, les alliés de l’Italie sur le terrain libyen, c’est Misrata. Les milices de Tripoli sont financées par le Qatar et la Turquie, Haftar jouit de l’appui de l’Egypte, des Emirats Arabes Unies, de la France et de la Russie. Benghazi, reprise par Haftar est soutenue par la France. La Grande Bretagne appuie quelques formations des Frères musulmans à Tripoli.Autre fait : les Etats-Unis paraissent ne plus avoir de vision claire sur la situation du pays depuis un certain temps. A ce sujet, les déclarations de Barack Obama à FOX News en avril 2016 sont édifiantes. L’ancien président américain reconnait avoir fait sa « pire erreur » en n’ayant pas mis en place un « plan post-attaque » de l’OTAN en 2011 et d’avoir compté sur la France et l’Angleterre.
Il conviendrait de préciser ici que les tribus en Libye, bien que marginalisées par les milices armées en certains endroits, demeurent des composantes sociales assez fortes.

ADV : Le maréchal Khalifa Haftar a annoncé, vendredi 7 septembre 2018, son intention de marcher sur Tripoli. Réussira-t-il à mettre fin à la domination des milices à Tripoli, comme il l’a fait à Benghazi ?

Haftar gère une armée professionnelle. Il est, par ce fait, le seul à pouvoir sécuriser le pays. Il jouit d’ailleurs de l’appui de certains pays comme la France, la Russie, les Emirats Arabes Unis, ainsi que de son voisin égyptien. Ce dernier sert même de médiateur dans les transactions d’achats d’armes par l’Armée nationale libyenne, étant donné que le pays est frappé par un embargo sur les armes depuis février 2011.L’armée de Haftar étant établie dans l’est libyen, la sécurisation de cette zone assurerait de facto celle des frontières ouest de l’Egypte.

ADV : Absents de la bataille de Tripoli, Daech en Libye et Ansar Echaria n’ont pas fait parler d’eux ces derniers mois. Que pèsent ces deux organisations actuellement sur le terrain libyen ?

Daech a son foyer à Derna et Al Qaidaà Syrte. Ce sont des organisations terroristes très actives. Elles profitent du chaos et de la libre circulation des armes sur le territoire libyen pour renforcer leurs rangs. Je rappelle que la bataille d’Idlib, en Syrie, touche à sa fin. Il faut s’attendre à ce quedes milliers de terroristes fuient la Syriepour s’installer en Libye car il n’y a pas d’autre pays pour les accueillir. A ce moment-là, le danger se multipliera pour l’Algérie, la Tunisie et l’Egypte, qui sont désormais sérieusement menacées par la nouvelle donne en Libye. L’attaque du musée du Bardo le 18 mars 2015et l’attentat terroriste islamiste du 26 juin 2015 dans la station balnéaire de Port El-Kantaoui près de Sousse, en Tunisie,ont été commis avec des armes venues de Libye. Daech en Egypte a utilisé des armes libyennes dans ses attentats, et l’attaque du site gazier algérien de Tiguen tourine du 16 janvier 2013 au 19 janvier 2013, a étémenée par des terroristes en provenance de la Libye.

ADV :Le risque ne serait-il pas doublé par la possibilité de passage des terroristes vers les pays du Sahel, au regard de l’étendue des frontières sud libyennes avec les pays du Sahel, de la porosité de ces frontières et de l’existence déjà d’autres groupes terroristes dans la région, de trafics d’armes et d’autres trafics de tout genre ?

Effectivement, le risque est multiplié d’autant plus par l’incapacité actuelle des Etats du Sahel à sécuriser leurs frontières. Si les armées égyptienne et algériennes sont plus puissantes dans les frontières est et ouest de la Libye, la faiblesse des armées du Sahel accentue la vulnérabilité de la sécurité dans les frontières sud libyennes.

ADV : L’Italie est à couteaux tirés avec la France sur le dossier libyen. Elle a annoncé l’organisation d’une conférence internationale pour la paix en Libye en novembre prochain, tandis que Paris n’a eu de cesse de pousser vers la tenue de nouvelles élections en Libye. Rome, jouissant depuis juillet dernier du soutien de Washington, sera-t-elle cette fois-ci, un véritable acteur de consensus en Libye ?

Nous avons ici d’un côté, la France qui pense que des élections seraient la solution magique pour le pays ; et de l’autre, l’Italie qui mise sur l’organisation d’une énième conférence internationale pour solutionner la crise libyenne. Or, On ne peut pas parler d’élections ou de démocratie lorsque des milices font régner la terreur sur le terrain, comme on ne peut prétendre résoudre cette guerre par une conférence.

Rappelez-vous que toutes les conférences organisées à Genève, Alger, Tunis, Paris, Skhirates et ailleurs n’ont pu avoir des retombées sur la réalité du terrain. Les politiques qui signent les accords n’ont aucune maitrise de la situation militaire dans le pays.

Le problème en Libye est en premier lieu un problème d’ordre structurel, pas d’ordre conjoncturel.

C’est-à-dire, l’intervention de l’OTAN en 2011 a éliminé à la fois le gouvernement, le régime et l’Etat. Ces forces aériennes des puissances occidentales qui ont supprimé l’Etat libyen n’ont pas continuer leur tâche en sécurisant le pays, laissant place à la prolifération de milices armées jusqu’aux dents, aussi bien en armements lourds que légers.

Le malheur des Libyens- abandonnés à leur sort-, tout comme celui des Iraquiens d’ailleurs, provient de la destruction de leur Etat et ses colonnes vertébrales, à savoir l’armée, la police nationale et les services des renseignements.

Nous avons observé au cours des dernières années que ces puissances occidentales n’éprouvent aucune volonté réelle et structurelle pour restaurer la sécurité en Libye. Aujourd’hui, aucune solution politique ne sera envisageable avant le désarmement des milices par la force et la sécurisation du pays, par une armée nationale forte et une police nationale. Selon la théorie de Max Weber, seul l’Etat doit avoir le monopole de la violence légitime.

© Bur-csa – DP-RC / Interview réalisée par notre correspondante régionale à Alger (Algérie),Selma Kasmi – African Daily Voice (ADV)

Source: https://africandailyvoice.com/2018/09/10/libye-emprise-micro-etats-soutenus-puissances-etrangeres-expert/

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