RIADH SIDAOUI: «Connaître la vérité sur le 14 janvier est important pour l’Histoire et pour les générations à venir.»

 À l’occasion de la parution de son neuvième livre –en langue arabe– «De Tunis à… Damas : des réalités cachées sur le Printemps arabe», nous sommes allés à la rencontre du politologue et directeur du Centre arabe de recherches et d’analyses politiques et sociales (Caraps), Riadh Sidaoui, avec qui nous avons tenu cet entretien.

Dans votre livre, vous nous dites que la Révolution du 14 janvier était une «fabrication étrangère». Sur quelle base vous êtes-vous appuyé pour parvenir à une telle constatation ?

Tout d’abord, je tiens à rappeler que j’étais parmi les plus enthousiastes à ce qu’on a appelé le «Printemps arabe». D’ailleurs, j’ai toujours valorisé la Révolution tunisienne, que ce soit sur les chaînes étrangères, telle la chaîne britannique BBC, ou nationales, telle Al Wataniya 1.
Sinon, ce que j’ai dit dans mon livre exactement, c’est que la Révolution tunisienne était une combinaison entre le dynamisme interne et l’intervention étrangère. Mais la question qui se pose, ici, est la suivante : «Jusqu’où peut aller le dynamisme interne et jusqu’où peut aller l’intervention étrangère ?»

Ce qui est certain, c’est qu’en Tunisie, et contrairement à la Libye, le dynamisme interne était plus visible que l’intervention étrangère.
Je m’explique : En Tunisie, il y a plusieurs éléments qui m’ont amené à dire que la Révolution était ‘activée’ de l’étranger.
Premier élément : à TF1, Claire Chazal a rapporté dans son journal télévisé la position de l’Etat français concernant la Révolution tunisienne. Elle a dit : «Finalement, on a compris ce qui s’est passé en Tunisie. C’était un coup d’Etat mené par la CIA, avec la participation active de M. Kamel Morjane, le ministre des Affaires étrangères [NDLR : 14 janvier 2010 – 27 janvier 2011] et le général Rachid Ammar».

Cela ne veut pas dire, non plus, que cette version française soit définitive.

Deuxième élément : la déclaration du général Ahmed Chabir, ancien chef des renseignements militaires, à la chaîne Ettounsia TV. Il a dit : «La police était infiltrée depuis les événements de la Révolution par des parties étrangères.»
Cette déclaration est très intéressante, dans le sens où elle provient d’un acteur de l’intérieur. Celle-ci pousse, aussi, vers ma conclusion, qui reste toujours provisoire. Car pour connaître tout ce qui s’est réellement passé le 14 janvier 2011, il nous faut, peut-être, encore plusieurs années, voire plusieurs décennies.

Ceci dit, il ne faut pas oublier non plus que la Révolution tunisienne était, également, une Révolution spontanée menée, tout d’abord, par les habitants des régions intérieures (le noyau dur de la Révolution), puis par la classe moyenne, puis par l’Union générale tunisienne du travail (UGTT).

D’ailleurs, permettez-moi de rappeler, dans ce cadre, que j’avais prévu la chute de Ben Ali, le 12 janvier 2011, dans la télévision suisse «Léman Bleu». En effet, en tant que politologue spécialisé dans le phénomène révolutionnaire et les guerres civiles, j’utilise toujours mon modèle théorique de la Révolution, à savoir les trois éléments qui composent ce que nous appelons la situation révolutionnaire.
Et j’ai vu, alors, que ces trois éléments étaient réunis concernant le cas tunisien. Premier élément sur lequel je me suis basé était la radicalisation de l’opposition, ce qui veut dire que celle-ci ne voulait plus de réforme mais le départ du régime. Deuxième élément, la division au sein des élites au pouvoir, sinon comment expliquer que certains ministres de Ben Ali ont été jetés en prison alors que d’autres maintenus à leurs postes, voire promus ?

Et troisième élément, la neutralité de l’armée ou son ralliement au peuple. En effet, l’armée tunisienne a joué un rôle important dans la Révolution.

Tout cela pour dire que ces trois éléments directs étaient réunis dans la Révolution tunisienne. Sans oublier, bien sûr, les facteurs subalternes qui sont la misère, la perte du pouvoir d’achat, l’exode rural, etc.

Vous avez écrit aussi, dans ce même cadre, que la vérité sur le 14 janvier ne pourrait être atteinte qu’à travers des révélations de Rachid Ammar et Ali Seriati. Pensez-vous vraiment qu’il soit indispensable de connaître la vérité aujourd’hui ?

Bien sûr. Connaître la vérité c’est important pour l’Histoire, pour les historiens et pour les générations à venir. Je suis contre l’illusion et la propagande qui manipulent l’opinion publique.

Mais, en parallèle, je sais que dans tous les Etats, il y a ce qu’on appelle la raison d’Etat, c’est-à-dire que l’Etat ne donne jamais tous ses secrets.
A titre d’exemple, il y a des lois en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis qui interdisent la publication des archives, avant l’écoulement de 30 ans, et parfois 100 ans, des évènements. Il y a d’autres secrets qui sont enterrés à vie.

Pourquoi dites-vous que 90% du peuple tunisien a été déçu par la Révolution ?

La Révolution tunisienne est une révolution sociale. Elle a levé comme slogan «Travail, Liberté, dignité nationale». La première revendication était, donc, le travail. Et cela ne pouvait être réalisé qu’à travers l’État-providence. C’est le moins que l’on puisse faire dans une Révolution sociale. On ne peut pas laisser ces jeunes à leur propre destin. L’Etat doit intervenir.

Autre chose : aujourd’hui, quand monsieur tout le monde voit que les prix grimpent sans cesse, il dit que c’est la faute à la Révolution, alors qu’en réalité, ce n’est pas la Révolution qui a causé cette inflation, mais les choix de la classe politique d’après-14 janvier.
Moi, ce que je défends c’est la démocratie sociale à l’européenne, alors que ce qui a été instauré, en Tunisie, c’est la démocratie néolibérale à l’américaine.

Peut-être aussi que l’Etat n’a pas les ressources nécessaires pour répondre aux besoins de tous ses citoyens… ?

En Tunisie, on a de l’argent, mais cet argent est mal partagé, à cause du système d’impôt actuel.
Nous avons actuellement une inégalité dans la répartition des richesses. En effet, si on avait une fiscalité plus équitable dans laquelle l’impôt serait progressif sur la fortune, c’est-à-dire que ceux qui gagnent plus paient plus, comme c’est le cas en Europe, on aurait pu financer l’Etat-providence.

Ce système doit, donc, être rééquilibré pour garantir la stabilité au sein de la société. Autrement, on va rester dans ce cercle vicieux dans lequel une catégorie de jeunes se radicalise dans la délinquance quotidienne, dans le terrorisme et dans les révolutions sociales, et ces jeunes vont devenir des ennemis permanents de l’Etat tunisien.

Il y a aussi un autre détail très important dans ce cadre, qui est le fait qu’on n’a jamais récupéré la fortune de Ben Ali et de sa famille, une fortune qui est estimée à 12 milliards d’euros (dont 5 milliards de dollars de fortune à Ben Ali à lui seul) selon les chiffres publiés. Une fortune qui équivaut au budget de la Tunisie pendant une année.

Pourquoi dites-vous, dans votre livre, que la Tunisie vit avec un tiers de démocratie ?

Ce qui est sûr et certain c’est que la liberté d’expression en Tunisie a atteint son apogée. Elle est même meilleure que celle en Occident. D’ailleurs, c’est le seul acquis, je pense, de la Révolution jusqu’à ce jour.

Mais sinon, j’ai dit que la Tunisie vit dans un tiers de démocratie parce qu’il y a deux tiers qui y sont absents, à savoir le tiers social –«L’Etat-providence» dont on a parlé- et le deuxième tiers c’est la démocratie locale.

Malheureusement, on n’a pas encore compris que la démocratie commence du bas vers le haut, du local vers le central, et non pas le contraire. Par exemple, les gouverneurs, les délégués, etc., doivent être élus par les habitants de la région eux-mêmes, et non pas imposés par la capitale Tunis.
C’est comme ça que ça se passe dans toutes les démocraties dans le monde. La base de toute démocratie est locale.
C’est, donc, pour ça que j’ai dit que nous vivons dans un tiers de démocratie, car il y a ces deux tiers qui sont absents.

Parlons un peu, maintenant, du terrorisme qui frappe notre pays et toute la région. Qui est responsable de ce phénomène, à votre avis ?

En tant que chercheur, je me base toujours sur des faits pour tirer des conclusions. Pour ce qui est des responsables du terrorisme, nous avons une déclaration de M. Lotfi Ben Jeddou, alors qu’il était ministre de l’Intérieur, dans laquelle il affirme que des hommes d’affaires de pays de Golfe finançaient le terrorisme en Tunisie. Ce n’est pas moi qui ai dit ça mais M. Ben Jeddou.

De son côté, Joe Biden, vice-président des États-Unis, a déclaré devant les étudiants de l’Université de Harvard –et nous avons la vidéo– que «[ses] amis turcs, qataris et saoudiens ont créé et financé Daech». Mais après, il s’est excusé pour la Turquie.

Troisièmement, nous avons l’interview du Conseil du gouvernement allemand sur la chaîne ARTE, dans laquelle ils disent : «Oui nous savons bien que c’est les Saoudiens qui ont financé Daech, comme ils avaient financé auparavant Al Qaïda».
Il y a un autre détail qu’il faut mettre aussi en considération est que on a tendance à croire et à dire que les terroristes sont toujours des fanatiques religieux, alors qu’en réalité ces derniers sont aussi liés au business.

Par exemple, Mokhtar Belmokhtar alias «Laouer», qui est le patron de Lokman Abou Sakhr, est surnommé «Le prince du Marlboro» car c’est un grand trafiquant de cigarettes.
De plus, Daech possède 2 milliards de dollars en liquidité, chose que l’Etat tunisien, par exemple, n’a pas.
Donc, il y a cette approche économique qu’il ne faut pas oublier, car les jeunes qui sont négligés par l’Etat peuvent facilement tomber dans le terrorisme.

Vous avez accusé des personnalités publiques tunisiennes d’avoir encouragé terrorisme. Qui sont ces personnalités et que leur reprochez-vous ?

Parmi ces personnalités, il y a Habib Ellouz qui a donné une interview à un quotidien local, et dans lequel il a dit : «Si j’étais jeune, je ne raterais pas le djihad en Syrie.»
Il y a aussi Abou Yaareb Marzouki qui a dit à son tour : «Ce n’est pas bien d’empêcher les Tunisiens de participer à cette grande gloire qu’est le djihad en Syrie».
D’ailleurs, le sommet des amis de la Syrie, organisé en Tunisie, s’inscrit aussi dans le même contexte. Car le fait d’accepter l’organisation de cette conférence dans nos contrées représentait un feu vert implicite à tous les jeunes Tunisiens d’aller faire le djihad en Syrie. Mais cela a commencé à chan¬ger durant ces deux dernières années.

A votre avis, l’attentat du Bardo aurait-il pu être évité ?

Cette question, à mon avis, a un côté technique auquel je ne peux pas vous répondre, car il faudrait un expert de la police pour ça. Tout ce que je sais, c’est que le risque zéro n’existe pas. Mais, il faut savoir aussi que la Tunisie n’a eu qu’un seul attentat terroriste citadin depuis l’Indépendance jusqu’à nos jours. Comparons cela avec le nombre d’attentats qui ont eu lieu, par exemple, à Paris, à Londres, à Bruxelles ou à Athènes durant ces 60 ans. Il faut, donc, relativiser.
Il faut dire aussi que cet attentat vient après une série de succès de nos forces de l’ordre (découverte d’une cachette d’armes à Ben Guerdène, l’arrestation de centaines de suspects et de terroristes, etc.).
De plus, la réaction des forces de l’ordre a été forte, après l’attentat, puisqu’elle a exécuté Lokmane Abou Sakhr et ses adjoints, et a identifié des cellules de recrutement. Pour conclure, je dirais que le terrorisme n’a pas d’avenir en Tunisie.

Propos recueillis par
Slim MESTIRI

Tunis Hebdo le 6 avril 2015

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