Riadh Sidaoui: « La rue tunisienne pourrait dicter ses choix au monde politique »

Vincent Braun

Publié le 20-07-20 à 14h08 – Mis à jour le 20-07-20 à 14h43

La révolution de 2011 était sociale, rappelle le politologue Riadh Sidaoui, qui voit bien les Tunisiens mettre la pression sur le monde politique pour qu’il donne la priorité à un Etat social.

Au lendemain de la démission du Premier ministre Elyas Fakhfakh, des manifestants ont bloqué jeudi dernier un important pipeline sur le site d'El Kamour, dans la province de Tataouine. Ils réclament des emplois et le développement de cette région défavorisée du sud du pays.
Au lendemain de la démission du Premier ministre Elyas Fakhfakh, des manifestants ont bloqué jeudi dernier un important pipeline sur le site d’El Kamour, dans la province de Tataouine. Ils réclament des emplois et le développement de cette région défavorisée du sud du pays.

Entretien Vincent Braun

Après la démission mercredi dernier du Premier ministre Elyas Fakhfakh, l’un des plus éphémères de la Tunisie post-révolutionnaire (moins de cinq mois), la balle est dans le camp du président Kais Saïed. Cet universitaire sans parti, élu l’an dernier à la tête de l’Etat, doit proposer un candidat à ce poste pour le week-end prochain. Le défi sera ensuite de trouver une coalition à même de porter un nouveau gouvernement, dans le paysage politique ultra-morcelé charrié par les élections d’octobre 2019. Avec l’impérieuse condition d’obtenir l’aval du parti islamiste Ennahda, dominant l’Assemblée avec un peu moins d’un quart des députés. C’est cette formation qui est à l’origine de la motion de défiance contre M. Fakhfakh, fragilisé par des conflits d’intérêts. Pour Riadh Sidaoui, directeur du Centre arabe de recherches et d’analyses politiques et sociales (Caraps, basé à Genève), cette nouvelle crise politique, fruit d’importantes frictions entre le bloc d’Ennahda et celui du Président, constitue une nouvelle opportunité de parfaire les objectifs de la Révolution, en particulier celui d’un Etat faisant de la justice sociale une priorité.

Une motion de censure est aussi émise à l’encontre du président du Parlement, Rached Ghannouchi, chef d’Ennahda. La réponse du berger à la bergère ?

Oui. Ghannouchi a commencé à jouer un rôle sur la scène internationale, que ce soit en rencontrant le président Erdogan (dont le parti est aussi issu des Frères musulmans, NdlR) à Ankara ou en téléphonant au chef de gouvernement libyen Fayez al Sarraj. Des contacts qui sont des prérogatives du président de République.

La crise est aussi économique et sociale. Pourquoi les gouvernements successifs ont-ils échoué à répondre aux aspirations de la Révolution ?

Il y a deux raisons à cela. La première est que le parti Ennahda, dominant depuis 2011, est un parti néolibéral sur le plan économique, donc partisan des privatisations, de l’économie de marché. La seconde est qu’il y a eu beaucoup de changements de ministres, et cela ne va pas dans le sens de la responsabilité. Et ça, c’est le problème du système parlementaire. Si son principal avantage est d’empêcher le retour de la dictature, à laquelle peut mener le régime présidentiel, son grand défaut est le manque de stabilité. L’Irak et le Liban ont le même problème. C’est pour cela qu’en Tunisie, on repense le régime politique, qu’Ennahda avait imposé quand il avait la majorité en 2011.

D’après vous, le régime parlementaire ne convient pas à une jeune démocratie comme la Tunisie ?

Non. Aujourd’hui, j’avoue que la Tunisie ne peut pas s’en sortir avec ce régime parlementaire. Sans stabilité politique, pas d’investissements étrangers. Cela a aussi épuisé la classe politique, les élites au sein du pouvoir et la population. Il faut donc repenser le système politique, et pourquoi pas revenir à un régime présidentiel, modifié par rapport à celui de Ben Ali, avec une séparation nette des pouvoirs, un renforcement de l’appareil judiciaire… Ainsi on pourrait mieux juger l’action du président après cinq ans. Depuis 2011, on ne sait pas qui est responsable. Mais cela nécessiterait une réforme constitutionnelle.

Or l’urgence est plutôt aux réformes économiques et sociales, après l’évolution démocratique positive du pays…

La démocratie, l’expression politique sont des acquis extraordinaires, qu’on ne trouve pas dans d’autres pays arabes. Mais il y a une grande frustration au sein de la jeunesse au plan économique et social. La révolution tunisienne était avant tout une révolution pour plus de dignité et de justice sociale, déclenchée par des mouvements sociaux, des ouvriers, des chômeurs, des diplômés. Mais tous les choix économiques opérés depuis 2011 répondent à une vision néolibérale, très loin des aspirations de la jeunesse. En cause, la division des partis de gauche, qui réclament tous la justice sociale mais sont incapables de s’unir en un seul front, et l’orientation économique néolibérale des partis Ennahda ou Nidaa Tounes. D’où les craintes d’une nouvelle révolution, ou plutôt d’une contestation sociale capable d’imposer une économie sociale.

Un nouveau changement dicté par la rue ?

C’est peut-être le seul moyen de rectifier le dérapage des choix effectués jusqu’ici contre les valeurs de la révolution. Des mouvements sociaux pacifiques qui rassembleraient ceux qui ont été marginalisés, négligés, pourraient mettre la pression sur les partis et les amener à mettre la justice sociale au centre des priorités. Ce sont d’ailleurs eux qui ont voté massivement pour Kais Saïed.

Source: https://www.lalibre.be/international/afrique/la-rue-pourrait-dicter-ses-choix-au-monde-politique-5f11ec2d9978e2322f8e4ad2

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