Pourquoi Alger réunira-t-il les différentes factions palestiniennes sur son sol?

Dans un entretien à Sputnik, le Dr Riadh Sidaoui analyse les enjeux et les résultats de la visite d’État de Mahmoud Abbas en Algérie. Pour lui, « l’invitation prochaine des différentes factions palestiniennes à Alger dans le but d’unifier leurs positions et leurs actions […] est un message clair en direction de l’État hébreu » ?
ParKamal Louadj
Depuis le 5 décembre, le Président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas est en visite officielle de trois jours en Algérie. Suite à des entretiens lundi, le Président de la République algérien a annoncé lors d’une conférence de presse « l’organisation prochaine d’une réunion des différentes factions palestiniennes à Alger ». Abdelmadjid Tebboune a également fait part de l’octroi d’une aide de 100 millions de dollars à la Palestine ainsi que de 300 bourses à des étudiants palestiniens pour rejoindre les universités algériennes.
Lors d’un point presse tenu dimanche à Alger, le chef de la diplomatie palestinienne a expliqué que cette visite a principalement pour but la préparation du prochain sommet de la Ligue des États arabes qui se tiendra le 22 mars 2022 à Alger.
Dans le contexte de la dégradation des relations algéro-marocaines depuis l’accord de normalisation de celles entre le royaume chérifien et l’État hébreu, quelle lecture politique faire de cette rencontre et de l’annonce de recevoir les factions palestiniennes? Cette rencontre des différentes factions palestiniennes à Alger est-elle la réponse algérienne à l’accord sécuritaire et de défense entre Rabat et Tel-Aviv? Quels enjeux géopolitiques et géostratégiques se cachent derrière ce ballet diplomatique?
Pour répondre à ces questions, Sputnik a sollicité le Dr Riadh Sidaoui, politologue et directeur du Centre arabe de recherches et d’analyses politiques et sociales (Caraps) de Genève. Pour lui, « l’invitation prochaine des factions palestiniennes à Alger dans le but d’unifier leurs positions et leurs actions dans la lutte pour la création d’un État indépendant, avec Jérusalem-Est comme capitale, est un message clair en direction de l’État hébreu: toute atteinte à la sécurité nationale algérienne à partir du sol marocain appellerait une réponse ferme, adaptée et de même nature. Mais ce n’est pas tout. L’Algérie est également à la tête d’un front qui veut la réintégration de la Syrie dans la Ligue des États arabes à l’occasion de son prochain sommet qui se tiendra à Alger ».

Que se passe-t-il au Moyen-Orient?

Pour le Dr Sidaoui, afin de pouvoir lire la stratégie israélienne au Maghreb, « il faut également tenir compte de ce qui se passe au Moyen-Orient et au Proche-Orient, là où se trouvent les intérêts vitaux directs de l’État hébreu ».
Et d’expliquer que « depuis la rencontre, qualifiée de Yalta II, entre le Président Poutine et son homologue américain le 16 juin à Genève, une autre dynamique prend place d’une façon de plus en plus claire en Syrie, en Irak et au Liban. En effet, le 13 septembre, Bachar el-Assad s’est rendu à Moscou où il a été reçu par Vladimir Poutine, qui a sévèrement critiqué la présence d’armées étrangères sur le sol syrien, sans l’accord ni de l’Onu ni du gouvernement du pays et en totale contradiction avec le droit international. Dans une déclaration à RT Arabic, le ministre adjoint des Affaires étrangères russe Sergueï Ryabkov a commenté les résultats de la rencontre Poutine-el-Assad, informant que la Russie exige la libération de la totalité du territoire syrien de toutes les forces étrangères qui y stationnent illégalement. Il a essentiellement pointé les forces américaines, qui selon lui cherchent à diviser le pays, mais nous pouvons également ajouter l’armée israélienne dans le Golan occupé, l’armée turque dans le nord de la Syrie et les djihadistes amassés à Idlib ».
Dans le même sens, il ajoute que « vraisemblablement, la nouvelle carte du Moyen-Orient et du Levant qui prend de plus en plus forme verra le retrait des forces américaines et turques de Syrie et d’Irak, mais aussi de celles israéliennes du Golan syrien, à condition que Bachar el-Assad s’engage à exiger un retrait total de l’Iran de son pays. En réalité, ce qui fait le plus peur à Israël ce n’est pas le programme nucléaire iranien, mais le risque de voir la République islamique devenir la première puissance économique et militaire régionale ».

Que risque Israël au Moyen-Orient?

Dans ce contexte, Riadh Sidaoui explique que « l’État hébreu, qui cherche à entamer l’exploitation du gaz et du pétrole offshore découvert en Méditerranée orientale, a besoin de délimiter ses frontières avec tous ses voisins, notamment le Liban, où il a un autre ennemi juré qui est le mouvement chiite Hezbollah ».
Dans ces conditions, l’interlocuteur de Sputnik estime que « Tel-Aviv, qui voit déjà les Américains retirer leurs forces d’Irak et des monarchies du Golfe pour les redéployer dans la région indopacifique, est terrorisé, tout comme l’Arabie saoudite, à l’idée de voir l’Iran prendre le contrôle du Yémen, ce qui mettrait le détroit de Bab el-Mandeb, dans le golfe d’Aden, à sa merci. En effet, dans ce cas de figure, en cas de nécessité, l’Iran pourrait fermer ce détroit stratégique et lui interdire l’accès à la mer d’Arabie puis à l’océan Indien. Ceci en plus de sa capacité de bloquer complètement le détroit d’Ormuz. Il faut savoir que l’essentiel du pétrole et du commerce mondiaux passe par ces deux goulets d’étranglement. C’est ainsi que les monarchies du Golfe, notamment l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, n’auront d’autre choix dans les prochains mois que de normaliser leurs relations avec la République islamique, en trouvant un compromis acceptable pour tous ».
Alors que les négociations sur le nucléaire iranien reprennent petit à petit, le Dr Sidaoui juge que « Téhéran qui se trouve dans une position de force, fait augmenter les enchères en refusant de reprendre les pourparlers avant la levée de toutes les sanctions occidentales et la garantie de son droit à l’utilisation du nucléaire à des fins civiles. À cet effet, Israël reprend sa rhétorique habituelle quant à une possible attaque des sites nucléaires iraniens par son aviation. Or, si Tsahal n’a jamais commis la moindre action militaire contre l’Iran, c’est parce qu’elle n’en a tout simplement pas les moyens, en plus des contraintes tactiques liées aux 1.500 kilomètres qui séparent les deux pays. Ainsi, sans l’aide américaine ou britannique, le risque d’une défaite cuisante est plus que probable ».

Que peut faire Israël au Maghreb?

À ce stade de l’analyse, l’expert estime que « l’armée israélienne, qui a de faibles moyens de projection à l’extérieur de son territoire, ne peut en aucun cas, sauf à commettre une folie, penser à déployer des forces au Maroc. En effet, les enjeux pour sa propre sécurité nationale face à l’Iran et au Hezbollah, au Moyen-Orient, l’obligent à maintenir ses forces stratégiques sur place ».
En revanche, « le risque de voir l’Iran avoir la main sur le détroit de Bab el-Mandeb forcerait l’État hébreu à penser à avoir un certain contrôle sur le détroit de Gibraltar afin de garder l’accès sur l’océan Atlantique via la Méditerranée, ce qui explique l’annonce de la construction d’une base militaire israélo-marocaine près de l’enclave espagnole de Melilla, dans le nord du Maroc ».
Enfin, Riadh Sidaoui juge qu’ »au vu des tendances géopolitiques et géostratégiques lourdes présentes au Maghreb et au Sahel à cause de la lutte d’influence des grandes puissances mondiales, essentiellement les États-Unis, la Russie et la Chine, le seul apport que pourrait amener Israël au Maroc sera dans l’armement et le renseignement. Même l’armée algérienne a les moyens, notamment sous-marins et antiaériens, de tenir tête à Israël, qui pourrait par ailleurs continuer à alimenter le séparatisme kabyle ou organiser des opérations clandestines sur le territoire algérien. Et le fait de recevoir Mahmoud Abbas et prochainement les factions palestiniennes à Alger le montre bien. C’est dans la même logique que l’Algérie défend mordicus le retour de Damas dans la Ligue des États arabes, comme première étape de son retour sur la scène internationale, que Riyad, Doha et Ankara voient actuellement d’un mauvais œil ».